Vigile Pascale 2024

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Vigile pascale

Nuit de Pâques, Samedi 30 – Dimanche 31 mars 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

Après la liturgie du feu pascal, lumière vivante qui a fait échec aux ténèbres de la mort, après le chant de l’Exultet, nous avons entendu quatre lectures bibliques. Ces lectures de la vigile pascale portent le nom traditionnel de prophéties. Elles s’appellent prophéties parce qu’elles annoncent la grande victoire de Dieu sur le péché et sur la mort, elles annoncent la restauration de l’alliance entre Dieu et les hommes. Oui, selon les écritures, il fallait que le Christ traversât ainsi son mystère pascal, rétablissant l’alliance par l’obéissance dans la souffrance et par le renversement de l’empire de la mort.

Mais la première de ces lectures n’a fait que retracer les six jours de la création. C’est étonnant. Comment peut-on dire qu’il s’agisse vraiment d’une prophétie ?

Essayons de creuser cette question : comment le récit de la création prophétise-t-il le mystère de Pâques que nous célébrons avec joie cette nuit ?

C’est toujours à l’instant de la fondation d’une chose qu’est déterminée sa direction. Au moment de la conception d’un enfant, par exemple, tout en lui est déjà orienté vers son développement personnel unique. L’unique cellule qui le compose ne se développera pas en poisson ou en agneau, non, elle a déjà dignité de personne humaine, dont la vie innocente doit absolument être protégée. De même, dès l’origine, la création porte en elle le message, le programme de sa vocation. Elle est constituée avec une admirable harmonie pour servir d’écrin et de terreau à l’alliance entre Dieu et la créature humaine. Dès l’origine, la création nous parle d’alliance. Comment peut-on dire cela ?

Allons demander à saint Jean, un des témoins les plus immédiats de la mort et de la résurrection du Seigneur Jésus. Il commence son Évangile par la phrase : « Au commencement était le Verbe », le Logos, la Raison, la Parole. Et le texte de la Genèse nous montre cette parole à l’œuvre dans la création. Chaque phase de création est introduite par les mots : « Dieu dit ». C’est une parole efficace : Dieu dit et la chose est faite. C’est une parole qui est à l’origine de tout être créé.

Nous autres, nous avons l’habitude de voir les artisans œuvrer sans parler, leur chef-d’œuvre sortant peu à peu de leurs mains, sous leur regard appliqué.

Mais Dieu parle. Il se dit et il s’adresse à quelqu’un. Il s’adresse à lui-même, et il s’adresse à la créature elle-même. Il fait alliance dès l’origine. Le récit de la création nous parle d’alliance. Le résultat de la création, que nous admirons chaque jour dans sa beauté, nous parle de l’amour du Créateur. Benoît xvi l’a dit :

La création et l’histoire laissent transparaître l’essentiel. Ainsi, elles nous prennent par la main et nous conduisent vers le Christ, elles nous montrent la vraie lumière. […] L’alliance, la communion entre Dieu et l’homme, est prévue au plus profond de la création1.

Dieu n’a pas fait irruption dans le monde et dans l’histoire des hommes à partir seulement d’Abraham ou de Moïse, quand Dieu s’est constitué un peuple choisi. Il n’y a pas eu auparavant tout une immense période où le cosmos et Dieu étaient comme étrangers l’un à l’autre. Dans le Credo, l’Église confesse au contraire dès les premiers mots sa foi dans le Créateur (et donc dans la bonté de la création à soigner). Si Dieu est Créateur du Ciel et de la terre, c’est que la création est en relation avec lui.

À la fin de la création, Dieu voit que tout ce qu’il avait fait était très bon et, le septième jour, il se repose. Dans ce détail aussi le texte est prophétique. Le repos sabbatique est le temps de la nécessaire gratuité, de la relation avec Dieu, de la joie prise en commun. Il est devenu sacré dans la religion juive. Et il est important que l’on entende parler de cette institution du repos sabbatique en cette nuit qui nous mène du grand Sabbat au Dimanche de Pâque. Car si l’Église a transféré ce repos au premier jour de la semaine, cela signifie qu’il y a eu, en ce jour, un événement inouï plus grand encore que la création : la rencontre avec le Créateur qui reprend en main sa création et la rend victorieuse de la mort qui la blessait depuis le péché des origines. Le Pape Benoît xvi nous donnait ce développement :

La structure de la semaine […] n’est plus dirigée vers le septième jour, pour y participer au repos de Dieu. Elle commence par le premier jour comme jour de la rencontre avec le Ressuscité. Cette rencontre se renouvelle sans cesse dans la célébration de l’Eucharistie, où le Seigneur vient de nouveau au milieu des siens et se donne à eux, se laisse, pour ainsi dire, toucher par eux, se met à table avec eux. […] Cette rencontre, en effet, avait en soi quelque chose de bouleversant. Le monde était changé. Celui qui était mort vivait d’une vie qui n’était plus menacée d’aucune mort. Une nouvelle forme de vie, une nouvelle dimension de la création, avait été inaugurée. Le premier jour, selon le récit de la Genèse, est le jour où commence la création. À présent il était devenu d’une façon nouvelle le jour de la création, il était devenu le jour de la nouvelle création2.

Enfin, la première prophétie nous rappelle que Dieu est Créateur et qu’il possède donc toute la création dans sa main. Il est tout puissant et nous pouvons avoir confiance en lui. Il est maître de la vie, qu’il peut nous donner pour l’éternité. C’est le premier trait par lequel le récit de la création rejoint la victoire de la vie que nous célébrons cette nuit.

La Vierge Marie aussi a été témoin d’un premier instant, le premier instant de l’Incarnation, qui ouvre l’ère de la Rédemption, quand elle a dit « Oui » à l’Ange. Elle a été témoin du premier instant de la Passion, quand son Fils a célébré sa Pâque avec ses disciples. Elle a été témoin du premier instant du sacrifice de Jésus, et du premier instant de sa vie ressuscitée. En ce premier instant, toute la vie de l’Église est résumée, toute l’Alliance nouvelle et éternelle est déjà établie. Que Notre Dame nous donne part à la joie et à l’exultation qui l’habitent depuis. Avec elle, chantons sans cesse le Magnificat, en ces premières heures du temps pascal.

Amen, Alléluia.

1Benoît xvi, vigile pascale 2011, texte qui inspire toute la présente homélie.

2Benoît xvi, vigile pascale 2011.

Jeudi Saint 2024

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Cène du Seigneur

Jeudi Saint 28 mars 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

Dans la lecture de sa première Épître aux Corinthiens, saint Paul nous a donné à contempler le Seigneur qui institue l’Eucharistie en la réalisant sous les yeux des apôtres. Et Jésus leur a ordonné de perpétuer ce geste. « Faites cela en mémoire de moi », dit-il par deux fois : après avoir changé le pain en son Corps et après avoir changé le vin en son Sang. Ainsi, il a aussi institué le sacerdoce de la Nouvelle Alliance, le sacerdoce chrétien.

Les prêtres sont dès lors le prolongement du Christ. Il a offert sur la Croix l’unique sacrifice rédempteur, et les prêtres renouvellent sur l’autel ce sacrifice et nous mettent au contact de la Croix qui nous sauve. Quelle bonté, quelle délicatesse du Seigneur ! Quelle haute et belle mission pour le prêtre !

Mais aujourd’hui, quelques personnes estiment de bon ton de critiquer et d’humilier les prêtres. On prend occasion de comportements vraiment indignes de certains d’entre eux pour envelopper l’ensemble dans une accusation générale. Le prêtre serait a priori un orgueilleux et un profiteur. Nous savons combien cette incrimination est douloureuse et blessante pour le plus grand nombre des prêtres qui vivent dans une abnégation complète et joyeuse, au service des âmes. Alors ce soir, revenons à la vérité et méditons quelques instants sur le don merveilleux que Dieu a fait à l’humanité en lui donnant les prêtres catholiques.

Ces hommes ont donné leur vie pour laisser place au Seigneur. Le sacrement de l’ordre a fait du prêtre un autre Christ. Par le prêtre, Jésus se rend visiblement présent dans notre vie de tous les jours.

Au fond, c’est donc normal qu’un prêtre soit en butte au mépris, aux moqueries, aux railleries, au persiflage, et parfois à la persécution sanglante. Lui qui renouvelle à l’autel le sacrifice du Christ, il renouvelle aussi dans sa vie la montée au Calvaire du Seigneur. Jésus a reçu des gifles, il a été sali de crachats, il est mort : c’est le programme pour tout prêtre, aujourd’hui comme à toutes les époques.

Mais nous, catholiques, savons-nous reconnaître dans nos prêtres, tout infirmes qu’ils soient, le Seigneur qui continue de porter sa Croix ? qui continue de se livrer pour que le saint Peuple de Dieu ait la vie en abondance ?

Par la célébration de la Messe, et l’administration des sacrements, le prêtre sert de canal pour la grâce qui nous vient du Calvaire. Il est l’instrument de l’unique sacerdoce du Christ. Le Catéchisme enseigne que :

Le sacrifice rédempteur du Christ est unique, accompli une fois pour toutes. Et pourtant, il est rendu présent dans le sacrifice eucharistique de l’Église. Il en est de même de l’unique sacerdoce du Christ : il est rendu présent par le sacerdoce ministériel [des prêtres] sans que soit diminuée l’unicité du sacerdoce du Christ :  » Aussi le Christ est-Il le seul vrai prêtre, les autres n’étant que ses ministres « 1.

Leur rôle est de répercuter, à chaque instant de l’histoire, l’immense acte du Christ sur la Croix. C’est pourquoi le Code de Droit Canon demande :

Que les prêtres célèbrent fréquemment, ayant toujours présent à l’esprit le fait que l’œuvre de la Rédemption se réalise continuellement dans le mystère du Sacrifice eucharistique ; bien plus, leur est vivement recommandée la célébration quotidienne qui est vraiment, même s’il ne peut y avoir la présence de fidèles, action du Christ et de l’Église, dans la réalisation de laquelle les prêtres accomplissent leur principale fonction2.

Les prêtres, outre la Messe et les sacrements, offrent sans cesse à Dieu, au nom de toute l’Église, la prière liturgique, en la chantant en chœur, ou en la lisant dans leur bréviaire, et ils s’adonnent à l’oraison personnelle pour le salut de tous.

Tenons-nous donc loin d’une idéologie égalitariste, reconnaissons la complémentarité des missions dans l’Église, et donc leurs différences. Si ce soir nous nous réjouissons du sacerdoce, ce n’est pas au détriment de ceux qui n’en sont pas revêtus. Le sacerdoce ministériel est justement à leur service, c’est un ministère, ministerium, un service. Les hommes et les femmes baptisés sont quant à revêtus de la dignité d’un sacerdoce royal. Ils sont appelés à offrir à Dieu la louange qu’il attend de la création. La Constitution dogmatique conciliaire sur l’Église, Lumen Gentium, enseigne :

Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ. Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier ; les fidèles eux, de par le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’Eucharistie et exercent leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâces, le témoignage d’une vie sainte, leur renoncement et leur charité effective3.

La dimension pétrinienne de l’Église est au service de la dimension mariale. Il y a donc un service mutuel entre les deux sacerdoces, et il fera notre émerveillement au Ciel.

Remercions Dieu et demandons-lui de donner sa grâce en abondance pour faire naître de nombreuses vocations. Il y a quelques jours, le Saint Père a donné son message pour la journée de prière pour les vocations.

[Je vous exhorte, dit-il, à] la prière pour invoquer du Père le don de saintes vocations pour l’édification de son Royaume : « Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson ». Et la prière – nous le savons – est faite plus d’écoute que de paroles adressées à Dieu. Le Seigneur parle à notre cœur et veut le trouver ouvert, sincère et généreux. Sa Parole s’est faite chair en Jésus-Christ, qui nous révèle et qui nous communique toute la volonté du Père4.

Dans les familles, que l’on favorise donc les vocations en apprenant aux enfants, dès l’enfance, à être attentifs à l’appel du Seigneur. Il faut garder son cœur pur et disponible, il faut que les parents disent à leurs enfants combien est belle une vie donnée au Seigneur et au service des frères et sœurs dans l’Église.

Ce soir, dans la célébration de la sainte Cène, à laquelle la discrète Vierge Marie a participé très activement par sa prière, remercions notre Dieu, d’un cœur vibrant, pour le don qu’il nous a fait du sacerdoce ministériel. Prêtres, frères et laïcs, remercions-le avec grande gratitude.

Amen.

1CEC 1545, citant saint Thomas d’Aquin, Hebr. 7, 4.

2CIC 904.

3Concile Vatican ii, Lumen gentium, n. 10.

4Pape François, 19 mars 2024, pour la journée du 21 avril 2024.

Dimanche des rameaux 2024

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6e dimanche de Carême
Dimanche des rameaux

Dimanche 24 mars 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

Nous avons entendu deux cris ce matin. D’abord le « pieux hosanna » chanté avec beauté par les enfants des hébreux à la gloire, à la louange et en l’honneur du Roi Christ Rédempteur. Les vêtements chamarrés et les rameaux ont jonché le parcours et décoré les façades. La couleur liturgique était d’un rouge chaleureux, sur lequel le vert printanier des rameaux ressortait avec vivacité. Oui, le bon peuple a reconnu celui qui vient lui apporter le salut.

Mais « sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission » dit saint Paul. Le Rédempteur n’achèvera sa mission qu’en donnant sa vie. C’est pourquoi il laisse le complot des sournois progresser dans l’ombre. En cinq jours, ces hommes de haine qui ne veulent pas avoir à réformer leur conduite, vont travailler la foule pour mettre de leur côté la force du nombre et réclamer la mort de Jésus.

Le second cri de ce matin résonne alors à nos oreilles : « Qu’il soit crucifié ! » Et quand Pilate cherchera à raisonner la foule hurlante, quand il demandera : « Quel mal a-t-il donc fait ? », cette même foule prouvera le non-sens de sa vocifération en refusant de donner de motif : « Qu’il soit crucifié ! »

Dans la semaine qui s’ouvre, nous aurons l’occasion d’entendre ou de lire à nouveau cet épisode. Reconnaissons alors que nous faisons bien souvent partie du nombre de ceux qui condamnent Jésus. À chacun de nos péchés, nous refusons implicitement son règne sur notre vie. Nous refusons la douceur de ce Messie qui nous apporte une loi de paix et d’amour. Nous refusons l’aimable et modeste effort qui consisterait à nous laisser façonner par l’Esprit du Seigneur. Nous préférons le chemin de l’apparente facilité, nous voulons que Jésus s’éloigne de nous, nous le condamnons.

Chers frères et sœurs, chers fils, oui, nous tombons dans cette triste attitude, et nous rejoignons saint Pierre dans son lâche reniement. Mais là, dans notre triste condition, saisissons la main de Pierre, gardons-la bien fermement, et demandons-lui de nous enseigner cette vertu de pénitence qu’il a si bien mise en pratique. Et cette semaine, pleurons avec lui, jeûnons avec zèle, prions, et offrons notre faiblesse au Seigneur. Et nous verrons, par la consolation que sait nous apporter la Vierge Marie que la pénitence est source d’une joie très profonde : la joie d’avoir reconnu la vérité de notre misère et d’avoir reçu la miséricorde de Dieu.

Amen.

Trépas de ST Benoît 2024

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Solennité du trépas de
Notre Bienheureux Père saint Benoît

Jeudi 21 mars 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

Saint Pierre a osé poser ouvertement au Seigneur la question qui travaille le cœur de chacun. Car les disciples commencent à comprendre que suivre le Seigneur, c’est assumer des renoncements radicaux, des renoncements insensés aux yeux de la pauvre raison humaine. Quel avantage en retour peut donc justifier l’abandon des biens les plus chers à l’homme ?

La réponse du Seigneur fait appel à notre foi : il promet la vie éternelle, c’est à dire la communion avec le Père, par lui le Christ, dans le Saint-Esprit. Il promet aussi le centuple surnaturel des biens naturels laissés de côté. Il rétablit en fin de compte la hiérarchie des biens.

Il ne nous incite pas seulement à rompre avec l’esclavage du péché, mais encore à renoncer à certains biens naturels, et cela coûte.

Dans cette perspective notre Bienheureux Père a organisé la vie monastique pour nous ramener tout entiers à Dieu, et cela au prix d’une certaine souffrance.

Alors ce matin, regardons la présence de la souffrance dans la vie de saint Benoît et dans sa Règle. De la sorte, nous vivrons la solennité d’aujourd’hui dans la luminosité de ce temps de la Passion du Seigneur.

De même qu’il y a pour saint Benoît un mauvais et un bon zèle, il y a aussi une mauvaise et une bonne souffrance. La mauvaise souffrance, c’est celle qui taraude le cœur quand il s’éloigne toujours plus de Dieu et s’en va à l’enfer. La bonne souffrance en revanche, « sépare des vices et conduit à Dieu et à la vie éternelle1 ».

Nous savons par saint Grégoire le Grand que saint Benoît a souffert volontairement le feu d’un buisson d’épines pour se séparer du vice, pour être délivré de l’incendie intérieur d’une passion impure2. Et d’une manière générale, le Père des moines d’Occident nous enseigne cette souffrance assumée volontairement dans le but de revenir à Dieu. Son dixième instrument ne demande-t-il pas au moine de « se renoncer soi-même pour suivre le Christ3 » ?

« Pour suivre le Christ ». En effet, la souffrance n’a de sens que si elle nous permet de rejoindre le Seigneur Jésus. La phrase qui clôt le Prologue de notre Règle l’indique avec concision : « On communie, par la patience, aux souffrances du Christ, afin de mériter d’avoir part aussi à son royaume4. »

Oui, notre patience est fréquemment sollicitée. Le quatrième degré d’humilité nous prévient en citant le Psaume 43e : « À cause de vous [mon Dieu], la mort nous guette tout le long du jour, on nous traite comme des brebis vouées à la boucherie. Et, dans la ferme espérance du dédommagement divin, [nos] âmes poursuivent, joyeuses, le texte sacré : Mais, en toutes ces souffrances, nous triomphons, à cause de Celui qui nous a aimés5 ».

C’est vraiment grâce à l’amour de Dieu que nous triomphons, et nous rejoignons le Christ, le Christ obéissant. « Une obéissance immédiate est […] le propre de ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ6 ». Oui, nous voulons nous « soumettre pour l’amour de Dieu, en toute obéissance, au supérieur, imitant le Seigneur, de qui l’Apôtre a dit : Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort7 ».

L’armée des obéissants a un chef, le Seigneur lui-même, qui est le premier obéissant ; et saint Benoît engage tout nouveau venu, pour « militer sous le Seigneur Christ, le vrai Roi, [à prendre] en main les très fortes et nobles armes de l’obéissance8 ».

Le Seigneur nous montre donc l’exemple du renoncement. La Règle nous rappelle que nos services rendus au prochains atteignent le Seigneur qui souffre : les hôtes et les malades sont vraiment pour nous le Christ qui manque d’un toit et qui pâtit dans son corps.

La croix a donc sa présence dans notre vie. Quand nous sommes crucifiés par des personnes haineuses, le soixante-dixième instrument des bonnes œuvres nous ramène à la prière de Jésus en croix, et demande de « prier pour ses ennemis, dans la charité du Christ9 ».

Oui, la croix est présente dans nos vies, comme elle l’a été dans celle de notre Bienheureux Père. Il a souffert des faux frères et des adversaires extérieurs. Il a su employer la croix pour mettre en déroute l’ennemi du genre humain, le diable. D’un signe de croix, il chasse un merle importun. D’un signe de croix, il bénit un vase empoisonné, et cette bénédiction au moyen du signe de la Vie a brisé le vase de mort. Les bénédictions chassent ce qui est mauvais, et favorisent ce qui est bon.

Enfin, la mort même du patriarche est une participation de celle du Seigneur Jésus. Quelques instants avant de mourir, « il se fait porter par ses disciples à l’oratoire et là, il s’assure pour son départ en recevant le Corps et le Sang du Seigneur, puis, entouré de ses disciples qui soutiennent de leurs mains ses membres affaiblis, il rend le dernier souffle en prononçant des paroles de prière10 ».

Que la Vierge Marie nous enseigne à prononcer chaque jour les petits Fiat, ces petits « Oui » par lesquels nous acceptons les souffrances quotidiennes. Que cette Mère bénie et compatissante nous aide à traverser les passages resserrés où nous devons abandonner une part de notre encombrant barda, pour pouvoir ensuite, légers, le cœur dilaté, « dans l’ineffable douceur de l’amour, poursuivre notre course sur la voie des commandements divins11 ».

Amen.

1Saint Benoît, Sainte Règle, c. 72.

2Cf. Saint Grégoire le Grand, Dialogues, l. 2 Vie de Notre Bienheureux Père, c. 2.

3Saint Benoît, Sainte Règle, c. 4.

4Saint Benoît, Sainte Règle, Prologue.

5Saint Benoît, Sainte Règle, c. 7.

6Saint Benoît, Sainte Règle, c. 5.

7Saint Benoît, Sainte Règle, c. 7, 3e degré.

8Saint Benoît, Sainte Règle, Prologue.

9Saint Benoît, Sainte Règle, c. 4.

10Saint Grégoire le Grand, Dialogues, l. 2 Vie de Notre Bienheureux Père, c. 37.

11Saint Benoît, Sainte Règle, Prologue.

Mercredi des cendres 2024

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Mercredi des Cendres

14 février 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

L’heure est venue d’entrer avec vigueur dans le carême, cette période que l’Église nous offre pour suivre le Seigneur dans le désert, où nous voulons renoncer à nos mauvaises habitudes et renouveler notre amour pour Dieu. S’ouvre un temps austère, mais il apporte la joie, une joie comparable à celle que l’on ressent quand en montagne on contemple un torrent très pur dont l’eau court entre les rochers. Nos âmes retrouvent pendant le carême cette limpidité qui accueille et reflète la lumière de Dieu.

Voici donc le moment de nous convertir, de nous détacher des poussières qui troublent l’eau de notre âme. Le mot de conversion est un mot central dans le Nouveau Testament. Et pour bien le comprendre, faisons appel à un enseignement que le Pape Benoît xvi a donné au clergé de Rome en 2011. Il partait des mots utilisés par les diverses langues pour traduire « conversion » :

En hébreu šub signifie «changer de route », prendre une nouvelle direction dans la vie ; en grec, metanoia, « changement de pensée » ; en latin poenitentia, «mon action pour me laisser transformer» ; et en français : « conversion », qui coïncide plutôt avec le terme hébreu de « nouvelle direction dans la vie »1.

Le terme grec metanoia, « changement de pensée », donne l’essentiel de ce qu’expriment les autres langues. Car changer de pensée, c’est changer notre vision de la réalité. Concrètement, disait Benoît xvi :

Étant donné que nous sommes nés dans le péché originel, pour nous, la « réalité » sont les choses que nous pouvons toucher, ce sont [les biens matériels], ma position [dans la communauté], les choses de chaque jour que nous [entendons] : c’est cela [pour nous] la réalité. Et les choses spirituelles apparaissent un peu cachées « derrière» la réalité.

Mais le Pape nous invitait à changer de regard sur la réalité, à voir plus loin, à vivre une meta-noia, une connaissance plus profonde : « La réalité des réalités est Dieu. Cette réalité invisible, apparemment éloignée de nous, est la réalité. [La conversion, c’est] apprendre cela, et ainsi renverser notre pensée, juger véritablement que le réel qui doit orienter toute chose, c’est Dieu. » Alors, notre conception de la réalité est profondément changé. « Dieu [devient] le critère de tout ce que je fais. Il s’agit réellement d’une conversion. » Ainsi, notre conversion première est au cœur.

Saint Benoît, quand il veut déterminer si un homme est réellement dans une optique de conversion avant d’entrer au monastère, demande que l’on examine s’il cherche vraiment Dieu. Et quand Notre Bienheureux Père veut nous dresser un programme pour la croissance de notre humilité, il commence par indiquer la crainte de Dieu, la conscience que Dieu est au centre de notre vie. Un juste regard tourné vers Dieu est donc au début de toute conversion. Nous sommes appelés à changer notre pensée sur Dieu et sur les choses qui nous entourent.

Le Seigneur nous a appris à regarder le Père d’une nouvelle façon, et c’est l’essence de sa Bonne Nouvelle : Dieu, notre créateur, nous aime paternellement, au point d’avoir livré son Fils pour notre salut. Ayons ce premier regard, et le reste de notre carême en découlera naturellement. Nous changerons de chemins, selon le terme imagé des Hébreux et nous ferons ce qui est nécessaire pour nous laisser transformer.

Que la Vierge Marie nous accompagne sur ce beau chemin de purification. À son image, Dieu nous rendra saints et immaculés.

Amen.

1Benoît xvi, Lectio divina avec le clergé de Rome, le 10 Mars 2011.

Présentation du Seigneur 2024

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Fête de la Présentation du Seigneur

Vendredi 2 Février 2024

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Mes bien chers frères et sœurs,

Mes très chers fils,

« Mes yeux ont vu le salut que vous prépariez à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à votre peuple Israël. »

Siméon prend l’Enfant Jésus et avec ces mots, il bénit Dieu. Depuis le Temple de Jérusalem, ce vieillard, au nom des Justes d’Israël, reçoit dans ses bras le messie des promesses et le présente au monde entier. Voici le salut que Dieu préparait à la face des peuples, la lumière qui se révèle aux nations et qui donne gloire au peuple de Dieu, Israël.

L’enfant si frêle encore qui, un instant plus tôt sommeillait au creux des bras de sa Mère, se laisse prendre et presque brandir, comme un flambeau.

On n’allume pas une lampe pour la dissimuler sous un récipient. Elle est placée au contraire là où elle brillera avec le plus d’utilité. Dans l’obscurité, les hommes ont besoin de lumière, ils ont besoin de lumières de diverses sortes. Chaque lumière a son rôle.

Une lumière décorative, est disposée pour créer une atmosphère de fête. À un phare, on demande en revanche d’indiquer un cap, de signaler une destination. À une veilleuse revient la mission de vaincre les ténèbres. Toute faible qu’elle soit, elle manifeste à elle seule que la mort n’a pas le dernier mot, elle ôte l’oppression de la peur.

Les étoiles ont ces trois rôles : elles tiennent de l’ornementation, de l’orientation et de la victoire sur l’obscurité, elles qui décorent le firmament, qui indiquent le Nord et qui scintillent dès que le jour baisse pour rester avec nous jusqu’au point d’un jour nouveau. Mais il manque aux étoiles le rôle principal d’une lampe : d’éclairer efficacement ceux qui se déplacent, qui travaillent ou qui lisent.

Les prophètes et les justes de l’Ancien Testament ont été ces étoiles, ces décorations de l’humanité, ces phares et ces veilleuses. Joyaux du peuple de Dieu, le Patriarche Joseph ou la Reine Esther réjouissent le regard de ceux qui les contemplent. Guides éclairés, Moïse et Isaïe ont indiqué au peuple quelle route suivre et vers quelle direction hâter le pas. Veilleuses invincibles Melchisedech et David ont assuré un culte discret au Dieu Très-Haut, dans l’attente d’un sacerdoce nouveau et définitif.

Mais ces étoiles ne suffisaient pas. Il manquait une lampe resplendissante, un soleil pour la vie des hommes.

Et la voici, cette lumière établie pour éclairer non seulement le Peuple élu, mais les Nations de la Terre entière. Dieu a d’abord préparé le lampadaire, qui est le Temple de Jérusalem et chacun de nos cœurs. Et ce temple, et nos cœurs, il a commencé à les purifier par une longue attente.

Marie et Joseph viennent à Jérusalem pour le rituel de purification. Cette pureté rituelle annonçait une pureté plus profonde que le Seigneur et saint Paul nous apprendront plus tard. Jésus soulignera que les pratiques matérielles demandées par la loi de Moïse étaient au service de la pureté de l’âme, qui est une béatitude : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Et Jésus, Parole de Dieu, opère lui-même cette purification : « Mais vous, déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite » (Jn 15, 3). Il est venu comme un feu, dit l’épître, un feu capable de fondre les métaux pour les purifier, mais aussi pour les souder à lui. Il est venu comme l’herbe des foulons, cette lessive qui ôte toute tâche et rend aux habits leur blancheur éclatante.

Cette pureté seule finalement, compte aux yeux de Dieu. Le Père cherche des temples bien purs habités par des adorateurs en esprit et en vérité. Un adorateur, nous enseigne Madame l’Abbesse, ce n’est pas quelqu’un qui vient parfois adorer, mais c’est quelqu’un qui adore, toujours, continuellement, dans le temple de son cœur. Quelqu’un qui est illuminé par la présence de Dieu. Siméon, Anne, Joseph et Marie sont de ces adorateurs dont l’âme est continuellement accueillante à la lumière de Dieu.

Dieu avait donc d’abord préparé nos cœurs, et puis il est venu lui-même pour éclairer tout homme qui vient en ce monde : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. […] Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. » (Jn 1, 4-5, 9).

Nous avons reçu la miséricorde de Dieu au cœur de notre Temple, nous avons reçu la lumière de sa révélation, qui libère nos âmes des ténèbres de l’ignorance.

Le Soleil divin a paru dans notre nature, il est à la fois décoration, orientation et victoire sur les ténèbres, il est surtout le soutien et l’essence-même de notre vie surnaturelle. Marie, la première illuminée, nous enseigne à demeurer sous ce rayonnement sanctifiant, cette lumière déifique qui dès à présent et pour l’éternité remplit nos vies.

Amen.