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Vigile pascale
Nuit de Pâques, samedi 19 – dimanche 20 avril 2025
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
Mes bien chers frères et sœurs,
Mes très chers fils,
Cette messe a commencé dans le silence : les chantres n’ont pas entonné d’antienne d’introït.
L’Église semble encore saisie de torpeur, étreinte dans le silence du samedi saint.
La lumière est pourtant apparue : le feu nous a montré que les ténèbres n’ont pas pu maintenir le Seigneur dans le tombeau.
Mais c’est peu à peu que l’Église s’éveille. Un diacre, isolé dans la nuit, a exulté dans une longue mélopée à la gloire de la lumière du Christ ressuscité. Puis la liturgie a repris son allure méditative : nous avons écouté les prophéties, chanté des répons, égrené des litanies.
Et voici la célébration d’une messe nocturne privée d’Introït où perdure aussi un chant typique de la période quadragésimale, le Trait. Tout de suite après l’homélie, il n’y aura pas non plus d’antienne d’offertoire.
Cependant, au son des cloches, nous avons repris le Gloria, entonné solennellement. Et le Sous-Diacre nous a annoncé une grande joie, l’Alléluia, qui retentit à nouveau désormais.
Quel art, finalement, dans l’ordonnance de la liturgie sainte ! Si elle n’avait pas été inspirée de l’Esprit de Dieu, les hommes y auraient sans modération laissé déborder la manifestation de leur joie. Mais Dieu, qui a su monnayer l’apparition de son triomphe auprès de ses disciples, ne veut pas que nous abandonnions d’un coup l’atmosphère de profond silence qui enveloppait le Samedi Saint.
Oui, le Samedi Saint, jour intermédiaire où le corps du Christ est étendu dans un tombeau, est un jour de silence. La souffrance déchirante du calvaire ne l’étreint plus. C’est un jour de silence, où l’Église a expérimenté le silence de Dieu que Jésus a enduré quand il s’est écrié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mc 15, 34 ; Mt 27, 46). C’est une épreuve qui fait partie du chemin spirituel de chaque homme et de chaque femme. Accueillons, nous aussi, ces moments de silence, sans chercher à les meubler des distractions que le monde propose : relations humaines faciles ou industrie du divertissement. Pendant ces heures incertaines, l’Église silencieuse se réfugiait au contraire dans la foi de la Vierge Marie qui attendait indéfectiblement la Résurrection de son Fils. Écoutons Benoît xvi nous parler de ce silence :
Comme le montre la croix du Christ, Dieu parle aussi à travers son silence. Le silence de Dieu, l’expérience de l’éloignement du Tout-Puissant et du Père est une étape décisive du parcours terrestre du Fils de Dieu, Parole incarnée. Pendu au bois de la croix, il a crié la douleur qu’un tel silence lui causait : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Persévérant dans l’obéissance jusqu’à son dernier souffle de vie, dans l’obscurité de la mort, Jésus a perçu la présence de Dieu Père et l’a invoqué. C’est à Lui qu’il s’en remet au moment du passage, à travers la mort, à la vie éternelle : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Cette expérience de Jésus est comparable à la situation de l’homme qui, après avoir écouté et reconnu la Parole de Dieu, doit aussi se mesurer avec son silence. Bien des saints et des mystiques ont vécu une telle expérience qui aujourd’hui encore fait partie du cheminement de nombreux chrétiens. Le silence de Dieu prolonge ses paroles précédemment énoncées. Dans ces moments obscurs, il parle paradoxalement par son silence. C’est pourquoi, dans la dynamique de la Révélation chrétienne, le silence apparaît comme une expression importante de la Parole de Dieu1.
Cette nuit, la liturgie semble nous dire qu’il est bon de garder encore un peu de ce silence du samedi saint, si chèrement conquis par les efforts du carême et par la Croix du Seigneur Jésus.
Il est vain d’imaginer contenir la joie pascale, mais vivons-la avec cette part de recueillement nécessaire pour entendre la Parole de Dieu.
Alors nous expérimenterons à plein que Jésus est venu pour que sa joie soit en nous, et que notre joie soit parfaite (cf. Jn 15, 11). Nous laisserons cette joie monter dans nos cœurs, sans aucune ombre. À la mesure de notre ardeur, nos âmes ont retrouvé la lumière de leur baptême. C’est la joie de l’Église entière, celle du Ciel et celle de la terre, qui se répand dans nos cœurs. Rions de joie, comme les parents d’Isaac, à l’annonce de la vie nouvelle qui apparaît. Pour que cette joie soit parfaite, nous veillerons à la vivre en profondeur. Durant le temps pascal, nous prendrons ainsi fréquemment des instants de recueillement pour aller à la rencontre de notre Dieu, du Seigneur Ressuscité qui nous attend dans le jardin de notre cœur.
Notre Dame a chanté un Magnificat devant sa cousine quand Jésus s’est Incarné. Mais pour la Rédemption accomplie, elle a gardé un silence dont l’écho résonne dans nos âmes, un silence qui est frère jumeau de tous nos Alléluia. Imitons-la.
Amen, Alléluia.
1Benoît xvi, Exhortation apostolique Dei Verbum, n. 21.